
Saturne, c’est un truc de hamster qui dévore la portée, ou
de patron de PME qui trace le destin de l’enfant à naître
en accolant « et fils » en lettres thermocollées au logo de
la SARL, caressant sa postérité de plexiglas. Jalil est ma
fierté, pas le fils qu’on offre en méchoui aux dieux ni en
messie aux hommes.
Juste l’enfant qui part.
Qui, un matin imprévu et bleu horizon, se dresse
sur ses jambes potelées, puis, l’instant d’après, arrache
d’un mouvement de bicyclette l’étoffe de blouson que
tenaient vos doigts rassurants dans son dos, nage sans
vous dans les eaux glacées et brûlantes de l’adolescence
avant de s’envoler pour l’Amérique, comme naguère on
quittait son village en autocar pour aller à la guerre ou à
Paris, sans un regard donc sans une larme. Voilà ce qu’est
la fierté paternelle, une arnaque, une déchirure sans fin,
la révélation que rien d’eux ne vous appartient, jamais !
pas même l’émerveillement permanent de les voir cou-
rir, à vous couper le souffle, vers la vie et le monde.
La dernière fois que j’ai été convoqué dans le bureau
du proviseur d’Henri-IV, c’était pour Jalil. C’était d’ail-
leurs la première fois que j’y mettais les pieds, au prin-
temps 2006. Cécile m’avait interdit de monter sur mes
grands chevaux. Cela tombait bien, personne ne voulait
de vagues. Pas, De, Vagues : voilà une belle devise à ins-
crire au fronton des écoles.
T’en souviens-tu, Rachid, de ce printemps ? De
vagues, il n’y eut que cela : dans les rues, de Paris et
des préfectures et sous-préfectures, un déferlement per-
manent de gosses qui refusaient le contrat première
embauche (CPE), un salaire calé sur leur âge, comme
les fast-foods proposent des menus enfants, une colère
brute qu’aucune nostalgie pour les mercredis Happy
Meal-ciné ne venait amodier. Et sur l’un des rouleaux
de ce tsunami, réplique étudiante de l’éruption volca-
nique qui avait tout cramé dans les cités quelques mois
plus tôt, sur l’un des rouleaux surfait Jalil avec sa décon-
traction habituelle. Le blocage d’Henri-IV était un sym-
bole irrésistible pour les journalistes, et mon petit pre-
neur de Bastille reçut son quart d’heure de célébrité et
six heures de colle. Ce matin, exit Cécile et Jalil, pas de
fils, et pas beaucoup de fierté. Je ne suis plus la caution,
le garant, le brave parent responsable convoqué pour
un fils qui joue à Mai 68 plutôt qu’à la Playstation, sur
le même siège je suis désormais l’accusé, le convoqué,
le présumé-innocent-plus-pour-très-longtemps.
[extrait]
M O — Mon fantôme