Un cadre pour dépasser la représentation du temps héritée des sciences physiques PDF Free Download

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Un cadre
pour dépasser la représentation du temps
héritée des sciences physiques
Vincent Douzal
umr Tetis, Inrae, Montpellier, France
t +33 6 31 22 91 31 vincent.douzal@teledetection.fr
Journées de Rochebrune, [2022-01-21 ven. 15:15]
—compilation 2022-02-09 09:44:56 utc
Sommaire
1 Introduction 4
1.1 Le traditionnel mot de saint Augustin . . . . . . . . . . . . . 4
1.2 Le temps, et toute notre culture, façonnés par les sciences
physiques ............................. 4
1.3 Il est possible, si l’on comprend dans quel jeu on est pris, d’en
sortir................................ 4
2 Le temps, nié dans la physique dominante, et son origine
lointaine 5
2.1 Le temps, proclamé illusoire en physique . . . . . . . . . . . . 5
2.1.1 Ce qu’en dit Albert Einstein . . . . . . . . . . . . . . . 5
2.1.2 Ce qu’en dit Stephen Hawking . . . . . . . . . . . . . 6
2.1.3 Ce qu’en dit Carlo Rovelli . . . . . . . . . . . . . . . . 6
2.1.4 Ce que dit Werner Heisenberg . . . . . . . . . . . . . . 7
2.1.5 Et tant d’autres . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
2.2 L’origine de cette conception . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
2.2.1 Pour l’essentiel les physiciens s’expriment dans l’absolu 8
2.2.2 Le « miracle » grec : l’explosion de la pensée rationnelle 9
2.2.3 L’induction alphabétique . . . . . . . . . . . . . . . . 10
2.2.4 Entre Héraclite et Parménide : rupture de symétrie . 13
2.2.5 De Parménide à Zénon et à la physique . . . . . . . . 14
1
2.3 Une culture qui se place en vision surplombante du monde 15
2.3.1 Une attitude générale absolutiste, universaliste . . . . 15
2.3.2 Ce qu’on peut dire, en bref, de la physique et de son
temps ........................... 16
2.3.3 L’enfermement dans une position dualiste : car le su-
jet, nié, existe bien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
3 Considérations sur le mesurage du temps 20
3.1 Rappel sur la relativité d’un mesurage . . . . . . . . . . . . . 20
3.2 Principe d’un mesurage extensif . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
3.3 Un aspect omis par la métrologie : la mise en mémoire . . . . 23
3.4 Notion de calendrier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
3.4.1 Le mot calendrier recouvre au moins deux acceptions
distinctes ......................... 27
3.4.2 Définition générale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
3.5 Nos modèles du temps . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
3.5.1 Bonsaï........................... 30
3.5.2 C’est la première fois que je vois pousser un chêne . . 32
4 Un cadre réflexif pour représenter le temps 32
4.1 Notions de symétrie, référentiel et relativité . . . . . . . . . . 32
4.1.1 Symétrie et transformation . . . . . . . . . . . . . . . 32
4.1.2 Référentiel......................... 34
4.1.3 Relativité : expliciter le référentiel . . . . . . . . . . . 35
4.1.4 La mémoire est un référentiel de temps . . . . . . . . . 36
4.2 Une cosmogonie réflexive, relative, qui donne sa place au sujet
cognitif et établit un temps . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39
4.2.1 Lesdonnées........................ 40
4.2.2 Autres considérations . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
4.2.3 Diagramme ........................ 41
4.2.4 Remarques supplémentaires . . . . . . . . . . . . . . . 43
5 Conclusions 44
5.1 Petit retour sur la physique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44
5.2 Pour parler convenablement du temps, il faut se donner un
référentiel ............................. 44
5.3 Un cadre qui établit une réflexivité . . . . . . . . . . . . . . . 44
5.4 Les systèmes vivants, vus comme des systèmes à mémoire . . 45
5.5 Le noyau dur du délire de notre civilisation se joue sur cette
notiondetemps.......................... 45
2
6 Références 46
Liminaire
Il est tout à fait courant d’observer que la physique nie le temps,
pas seulement le devenir, le temps joue un rôle tel dans les équations
qu’il est pour ainsi dire annihilé, et certains physiciens, étant parvenus
à éliminer le temps de leurs équations proclement que le temps n’existe
pas —une fabrication de l’esprit.
Cette situation caractérise un divorce net entre les sciences physiques
et les sciences humaines, dans lesquelles personne ne saurait nier la no-
tion de temps.
On commence l’enquête par une présentation élémentaire du mesurage
du temps, tel qu’il se pratique en physique, dans laquelle on peut
déceler des éléments manquants, en particulier, la notion de mémoire
est absente de la métrologie.
Sur cette base, on propose un cadre pour fonder une représentation
formelle minimale d’un sujet exerçant sa cognition sur la réalité. Dans
cette représentation, il y a identification entre temps et mémoire, ou
plus exactement ils sont conjoints, indissociables, leur définition est
relative. La mémoire se représente comme un processus fondamental
d’enregistrement sous forme d’écriture. L’activité cognitive consiste à
établir de nouvelles mémoires, liant et organisant des enregistrements
antérieurs. L’ensemble nous présente une formalisation du processus
de cognition, processus d’élaboration d’une science. L’effet en retour
permet de comprendre le postulat numéro zéro de la physique, pour
ainsi dire jamais exprimé : il n’y a pas de sujet, autrement dit les
énoncés sur le monde sont exprimés au premier ordre, dans l’absolu,
« par personne ». C’est cette négation du sujet qui oppose les sci-
ences physiques aux sciences humaines, qui elles procèdent d’emblée
de l’affirmation d’existence du sujet : le conflit sur le temps découle
directement du postulat initial. À partir de ces éléments, on est en
mesure de remonter à l’origine historique qui peut être retracée de
cette rupture dans la pensée occidentale, au moment de la révolu-
tion grecque, et plus amont encore, de spéculer sur l’induction qui
explique cette transmutation, que j’appelle l’induction alphabétique
—dans laquelle on retrouve notre modèle de la mémoire.
3
1 Introduction
1.1 Le traditionnel mot de saint Augustin
« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le
sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. »
[2] Confessions, Livre 11e, ch. 14 ; 4esiècle
On le fait valoir pour dire combien le sujet est difficile.
Une façon de se défausser d’avance de ne pas traiter le problème
globalement
Une façon de se donner la latitude d’en faire une présentation
univoque, « selon la science »
Cet effet n’a rien de spécifique au temps : c’est le caractère perspectif
du monde.
Pas de paradoxe, pas de problème singulier.
Il suffit par exemple de plonger dans un dictionnaire ou un traité
d’usage de la langue pour en faire l’expérience. Il suffit de marcher
ver sun point à l’horizon pour voir apparaître des structures (beau-
coup de points).
Parler du temps, du concept de temps, c’est déjà se verrouiller, croire
en un être unique bien défini, unitaire, cohérent.
1.2 Le temps, et toute notre culture, façonnés par les sci-
ences physiques
La chose remonte à la phusis des Grecs elle imprègne non seulement
notre vision du temps, mais toute notre vision du monde
La science, et toute la 1re culture de matérialisme ontologique, bien
illustrée
1.3 Il est possible, si l’on comprend dans quel jeu on est pris,
d’en sortir
Nous sommes verrouillés dans une vision, un socle sous-jacent à toutes
nos représentations, sans être capables d’en sortir.
4
Figure 1: xkcd Purity https://xkcd.com/435/,cc by-nc 2.5
Un siècle de physique, sans aucune théorie nouvelle, est un indice sûr
qu’on bute sur des limites inhérentes à nos concepts.
Depuis les années 1920, les essais de physique ressassent théorie de la
relativité et mécanique quantique.
Et s’évertuent sur la notion de temps, pour le nier.
Le premier pas pour en sortir consiste à voir qu’on joue un jeu, qu’on
joue des règles, et qu’il y a tout un monde d’autres règles possibles [50,
p. 98]. Un jeu fini, défini [11]. Les règles dont on parle sont « des idées
préconçues inconscientes, mille fois plus dangereuses que les autres »
[35, , p. 159, 166].
Je propose une représentation du temps différente, native, élémentaire
et j’espère, utile pour se représenter le monde dans sa complexité.
2 Le temps, nié dans la physique dominante, et son
origine lointaine
2.1 Le temps, proclamé illusoire en physique
2.1.1 Ce qu’en dit Albert Einstein
Dans la correspondance entre deux scientifiques, amis de jeunesse, Ein-
stein et Besso (celui-ci remercié dans l’article sur la relativité), citée
par Ilya Prigogine :
« Besso était un scientifique mais, à la fin de sa vie, préoccupé toujours
plus intensément de philosophie, de littérature, de tout ce qui tisse la
signification de l’existence humaine. Il ne cessa dès lors d’interroger
5
Einstein : qu’est-ce que l’irréversibilité ? quelle est sa relation avec
les lois de la physique ? Et Einstein lui répondit, avec une patience
qu’il ne montra que pour ce seul ami : l’irréversibilité n’est qu’une
illusion, suscitée par des conditions initiales improbables. Ce dialogue
sans issue se répéta jusqu’à ce que dans une dernière lettre, à la mort
de Besso, Einstein écrive : « Michele m’a précédé de peu pour quitter
ce monde étrange. Cela n’a pas d’importance. Pour nous autres,
physiciens convaincus, la distinction entre passé, présent et
futur n’est qu’une illusion, même si elle est tenace. » »
Prigogine et Stengers, La Nouvelle alliance, 1979 [40, p. 275] (et [45]).
2.1.2 Ce qu’en dit Stephen Hawking
« To summarize, the laws of science do not distinguish between the
forward and backward directions of time. »
« The increase of disorder or entropy with time is one example
of what is called an arrow of time, something that distinguishes the
past from the future, giving a direction to time.
[. . . ]
Our subjective sense of the direction of time, the psychological arrow of
time, is therefore determined within our brain by the thermodynamic
arrow of time. »
Hawking A Brief history of time, 1996 (expanded edition) [20, , ch. 9]
2.1.3 Ce qu’en dit Carlo Rovelli
« La différence entre passé et futur —entre cause et effet, entre mé-
moire et espoir, entre remords et intention— n’existe pas dans les lois
élémentaires qui décrivent les mécanismes du monde. »
Carlo Rovelli L’ordre du temps, 2018 [42, , p. 35]
En thermodynamique, le second principe établit une « flèche du temps »
(entropie croissante), mais on l’attribue aussi à une illusion :
« S’il était possible de prendre en compte tous les détails de l’état exact,
microscopique, du monde, les aspects caractéristiques de l’écoulement
du temps disparaîtraient-ils ? Oui. Si j’observe l’état micro-
scopique des choses, la différence entre passé et futur est
abolie. » [42, p. 45–46]
6
« L’entropie —Boltzmann l’avait compris— n’est rien d’autre que le
nombre d’état microscopiques que notre vision du monde ne dis-
tingue pas. » [42, p. 47]
« Boltzmann a compris qu’il n’y a rien d’intrinsèque dans l’écoulement
du temps. Seulement le reflet flou d’une mystérieuse improb-
abilité de l’univers en un point du passé. » [42, p. 48]
« Au niveau fondamental, le monde est un ensemble d’événements non
ordonnés dans le temps. » [42, p. 180]
« Il existe des traces du passé et non du futur uniquement parce
que l’entropie était basse dans le passé. Il n’y a pas d’autre
raison. La seule source de la différence entre passé et futur, c’est la
basse entropie passée, il ne peut donc pas y avoir d’autres raisons. »
[42, p. 192]
Une remarque tout de même : expérience canonique impliquant l’entropie,
un corps chaud et un corps froid, évoluent vers une température
uniforme. Tout un ensemble de conditions initiales donnent le
même résultat.
De même, de multiples conditions initiales « ordonnées » (que les
auteurs définissent par une entropie basse) convergent vers une
configuration unique d’entrtopie élevée, uniformisée.
L’entropie est donc l’oubli des conditions initiales.
On voit décidément mal comment ça peut exprimer, ou corre-
spondre à l’enregistrement d’une trace du passé.
2.1.4 Ce que dit Werner Heisenberg
—Paul Buckley : Comment la mécanique quantique traite-elle de l’écoulement
du temps, ou même, est-ce qu’elle en dit quelque chose ?
—Werner Heisenberg : Je répéterais ce que C. von Weizsäcker a dit
dans ses articles : que le temps est une précondition de la mé-
canique quantique, parce que vous voulez aller d’une expéri-
ence à une autre, c’est-à-dire d’un temps à un autre. Mais ce
serait trop compliqué à traiter en détail. Je dirais simplement que le
concept de temps est en fait une précondition de la théorie quantique.
[8]
Un des très rares à garder les idées claires.
7
2.1.5 Et tant d’autres
Julian Barbour, The End of time: the next revolution in physics, 2000
Le titre suffit.
L’annonce dit : « For time is nothing but change. [Aristote dit
déjà cela]
It is change that we perceive occurring all around us, not time. In
fact, time doesn’t exist.
In this highly provocative volume, Barbour presents the basic ev-
idence for the nonexistence of time, explaining what a timeless
universe is like and showing how the world will nonetheless be experi-
enced as intensely temporal. »
2.2 L’origine de cette conception
2.2.1 Pour l’essentiel les physiciens s’expriment dans l’absolu
Hawking (et presque tous) parle ontologiquement de « lois de la na-
ture ».
« So the question is: what are the truly elementary particles,
the basic building blocks from which everything is made?
This is certainly possible, but we do have some theoretical rea-
sons for believing that we have,or are very near to,a knowl-
edge of the ultimate building blocks of nature. »
Hawking, A Brief history of time, 1996 [20, , ch. 5].
Je vous passe sa théorie ultime. Non :
A complete, consistent, unified theory is only the first step:
our goal is a complete understanding of the events around
us, and of our own existence. [20, , ch. 11]
De même avec l’antinomique « point de vue de nulle part » de
Thomas Nagel, qu’est censée constituer la science [32],
et le « nowhen », et autre « point d’Archimède » de Huw Price
[37].
et la « connaissance sans sujet connaissant » de Karl Popper.
Une science, un rapport au monde désincarné.
8
Des attitudes anti-pragmatiques, et, on va le voir, anti-relativistes, au
sens technique.
À comparer aux positions énoncées, et tenues par Poincaré [36, 35, 34].
Pourtant, au départ, tout le monde a admis l’exact contraire :
« [. . . ] a theory is just a model of the universe, or a restricted part of
it, and a set of rules that relate quantities in the model to observations
that we make. It exists only in our minds and does not have any other
reality [. . . ]. Any physical theory is always provisional, in the
sense that it is only a hypothesis: you can never prove it. No
matter how many times the results of experiments agree with some
theory, you can never be sure that the next time the result will not
contradict the theory. »
Hawking, A Brief history of time, 1996, chapitre 1. [20, , ch. 1].
2.2.2 Le « miracle » grec : l’explosion de la pensée rationnelle
La naissance de la pensée rationnelle, c’est la pensée rationnelle qui
prend conscience de ses propres structures et se décrit elle-même par
ces structures. Un déclic de réflexivité. Elle s’éblouit de se reconnaître
elle-même, et se met à voir ses structures partout, et à les projeter
partout.
Et qui provoque une déflagration, une transmutation
9
d’un monde. . . à un monde
mythique théorique
initiatique théorique
ésotérique, exotérique
dionysiaque apollinien
chanté, oral, désenchanté
immersif, auditif, vu en surplomb, visuel
foisonnant de créativité mécanisé
d’âmes, animé, de mécanique silencieuse
de métamorphoses déterminé
bruissant de divinités, les dieux sont chassés de la surface de la terre
grouillant d’entités réduit à la combinatoire de quelques éléments éternels
mystique positif
opaque, mystérieux, transparent, sans mystère
l’on se pondère sans limites (l’infini)
de signes voilés de signes explicites
On peut reconnaître trois stades, sur environ trois siècles
la philosophie —la pensée rationnelle se découvre elle-même et se
déploie—
la politique —on décide d’organiser la société selon un plan ra-
tionnel—
les mathématiques —Euclide axiomatise la géométrie.
Invoquer un miracle c’est démissionner d’expliquer.
C’est un symptôme important, dans une culture de raison. On peut
pourtant proposer un récit explicatif :
2.2.3 L’induction alphabétique
Le tableau précédent prend sens : les Grecs ont eu littéralement
sous les yeux leur langue, de culture orale, un flux plongé dans le
temps, entièrement figée et réduite à la combinatoire de quelques
signes alphabétiques.
Comprenant d’avance toutes les possibilités de la pensée. Une
universalité. Une éternité. La Bibliothèque de Babel de Borges,
déjà. [7]
10
L’effet d’hypnose de voir la langue mise en machine.
Après avoir emprun l’alphabet aux Phéniciens, et lui avoir donné
sa complétude avec les voyelles, enlevant tout mystère à la ligne
écrite.
Tout le dicible possible est déjà là. Inscrit dans un alphabet
complet, donc éternel.
«The interiorization of the technology of the phonetic alphabet trans-
lates man from the magical world of the ear to the neutral visual
world.»
Marshall McLuhan, The Gutenberg galaxy [31, , p. 21]
«If you look at Harold Innis’s Empire and communications, you will see
the evidence for the fact that phonetic writing destroyed Greek
society without their having the slightest idea of how it happened»
[31, p. xi] [22]
There is no magic in still land [48] : Si on étale par le menu ce qui fait
un tour de magie, avec texte, croquis, tout le détail déroulé nécessaire,
il n’y a plus de place pour la magie, qui n’existe que dans l’immersion
dans le temps vécu.
Le chant continu de la langue est immobilisé sur la ligne al-
phabétique.
On passe bien du devenir permanent à l’immobilité, au monde bloc-
diagramme.
La restitution donnée lundi sur Bergson, sur ce dilemme entre devenir
et immobilité dans l’éternité en est éclairée.
Conduit à représenter la réalité, réduite au mouvement d’éléments
atomiques. [14, , p. 146]
Des êtres immuables, éternels,affectés de mouvement
mécaniques —seule chose qui puisse se passer— qui les com-
posent et décomposent.
Et éventuellement quelque chose comme le clinamen d’Épicure
comme altérateur de déterminisme.
C’est déjà le paradoxe auquel s’est heurté Boltzmann. La machine
ne peut donner du temps. La mécanique ne peut rien faire arriver
de nouveau. Et il faut bien reconnaître que de l’impondérable se
produit.
11
Fin du devenir :
«Les Hellènes parlent mal quand ils disent : naître et mourir.
Car rien ne naît ni ne périt,mais des choses déjà exis-
tantes se combinent,puis se séparent de nouveau.
Pour parler juste, il faudrait donc appeler le commence-
ment des choses une composition et leur fin une désagré-
gation
Anaxagore de Clazomènes, Fragments, fragment 17 [49, , p. 147–
150]
«l’hyper-catégorie fondamentale de la déterminité»,mar-
que désormais toute la pensée grecque [13, p. 220],
ce qui a créé un espace dans lequel la science pouvait bourgeon-
ner, sans empiéter sur le domaine de dieu, à inventorier les règles
de marche déterministes d’une mécanique du monde lancée une
fois pour toutes ; l’exercice pouvait même s’accorder avec la reli-
gion, en se rêvant en train de deviser avec dieu, comprendre quels
étaient ses plans de marche.
Le créateur, à partir de Platon, est verrouillé dans la position d’un
arrangeur, pas ce qui fait advenir des êtres à l’existence.
Un alphabet nous donne l’image d’un système formel.
(en bref : voir la démonstration de Gödel)
Seul type de système sur lequel on dispose d’un état exact,com-
plet.
Voir une position aux échecs (position légale, bien sûr) : elle se
réduit à quelques lignes de texte encodé.
la notion d’exactitude a cours. La métrologie s’est empêtrée
dedans.
Si on lit « ABCD », il n’y a rien d’autre à déceler dans ces signes.
Au contraire d’un système de signes non-phonétique, idéogram-
matique : le signe y recouvre une multiplicité d’acceptions, toute
l’ambiguïté sémantique de la langue. On a atteint un plancher ul-
time, le plancher alphabétique. Les briques élémentaires de tout
discours. Ce sont elles qui s’invitent dans la pensée pour nous
faire invoquer des briques élémentaires de l’univers.
Rovelli : « Si j’observe l’état exact des choses »,
c’est une antinomie :
12
postule une observation totale, absolue, postule un plancher
alphabétique au monde, postule qu’on puisse le percevoir dis-
crètement (sans interaction, sans le bousculer), postule que le
monde est un système formel.
On n’observe pas l’état exact des choses, sauf sur une situation
formalisée. On n’obtient qu’une surface, un horizon, à travers une
interaction.
Comme un jeu d’échecs.
Une fiction qui n’a aucun sens, si on parle du monde. Qui ne peut
être réalisée que sur un système formel : on prend la carte pour
le territoire. [5, 10, , p. 169–170] (et Borges [6, , p. 198–199],
Korzybski [23, 24]. . . cette réitération montre comme la psyc
collective achoppe sur le messge sous-jacent).
La langue grecque elle-même, ultérieurement, a perdu sa structure
grammaticale dite en aspects,exprimant « ce qui naît de chaque
commencement et de chaque fin et comment». [29, p. 13] —une
langue du devenir— pour devenir une langue prise dans le temps,
comme dimension étalée.
2.2.4 Entre Héraclite et Parménide : rupture de symétrie
Héraclite a pensé la relativité, l’indissociable relation des opposés, leur
concomitance —la notion de contraste.
Et il a pensé le temps, comme devenir.
Parménide proclame «L’être est, tandis que le non-être n’est
pas.» [9, p. 197] [33, p. 52b] Que veut dire cette effarante tautologie ?
Ces êtres, non-créés, intemporels, éternels, immuables, intelligibles. . .
sont les objets formels, les figures invariantes de la pensée ra-
tionnelle, ou il y a vérité ;
ce sont les atomes, l’alphabet de la pensée rationnelle.
« L’être est, et l’on ne peut dire de lui qu’il était, ni qu’il sera ; du
temporel, on passe ainsi à l’intemporel, considéré comme
un éternel présent. »
[43, p 291]
Il récuse le non-être : il n’y a plus d’altérité —un monde à sens unique,
total et absolu.
13
Il fonde l’onto-logie, «dire ce qui est», et toute notre histoire à
sa suite est la poursuite de ce mirage.
De Platon à Heidegger. La poursuite de l’absolu, la certitude.
2.2.5 De Parménide à Zénon et à la physique
Zénon l’étend en forme d’univers bloc-diagramme, sans mouvement
ni temps.
Figure 2: La flèche de Zénon : la négation du mouvement
{https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/ca/Zeno_Arrow_Paradox.png}cc by-sa 4.0
À chaque instant, la flèche est en une position, immobile : elle
n’y vient pas, elle n’en part pas.
Il n’y a jamais de mouvement.
Le temps est fait de ces instants figés : il n’existe pas.
Pour qu’il y ait mouvement, il faut un changement, du temps,
qui a disparu de cette vision en bloc-diagramme.
Still land.
Ce n’est qu’une explicitation de ce qui est déjà scellé par Par-
ménide.
Formellement, c’est exactement la négation du temps en physique.
Et le même goût pour des « paradoxes » effrontés, qui ne parlent que
des propriétés d’un système formel, et non du monde.
Ça revient à dire : il n’y a pas de temps dans un système formel
En mécanique classique, toute la trajectoire est en bloc solidaire.
14
Ce n’est pas seulement qu’on peut inverser le temps, c’est qu’à
partir du lancer d’un projectile, ou de tout instant, toute la tra-
jectoire est connue. Le monde est immobile, mort.
C’est si vrai que dans un système formel comme le jeu d’échecs,
on surajoute un temps, on impose une progression en interdisant
de reprendre les coups.
Sinon toute la combinatoire des parties possibles est donnée d’avance
par les règles, les axiomes.
Bien qu’on impose cette incrémenation temporelle irréversible,
pour pouvoir jouer, sur le strict plan formel, ces jeux sont entière-
ment contenus dans le présent : l’historique qui a mené à une
configuration n’a aucune influence sur la situation de jeu.
C’est exactement ce que réalise une ligne alphabétique, qui arrête le
temps de la parole.
Le temps, mis à plat, étalé, immobilisé.
Autrement dit, on ne parle pas du temps, du monde, mais du domaine
formel,
Une confusion de la carte et du territoire. On parle des propriétés de
la carte, pas du territoire.
On n’est pas sortis de la manière dont les Grecs ont conçu la pensée
rationnelle, pour elle-même, éblouis par elle.
(Le stade suivant étant Descartes : l’utilisation de la pensée rationnelle
pour interroger expérimentalement le monde.)
L’interprétation que je propose, de l’être de Parménide, désignant le
domaine formel § 2.2.4, et de la pensée d’Héraclite, comme fonda-
mentalement relativiste, au sens technique présen § 4.1, permet une
lecture particulièrement synthétique et cohérente.
2.3 Une culture qui se place en vision surplombante du monde
—la première des deux cultures de C. P. Snow [44].
2.3.1 Une attitude générale absolutiste, universaliste
L’Occident affecte de dire ce qui est,
sans intermédiation,
15
sans perception
—les théories reçues sont de la vision, et partent de l’espace,
alors que ce que le but de la perception est l’édification d’un
espace—,
sans mesures, ou avec des mesures considérées discrètes
(au sens métrologique : des mesures qui n’interagissent pas
avec l’objet mesuré, comme on se dit de l’œil lisant la page) ;
on ne revient de ce postulat intenable que coincés dans les
mesures limites en mécanique quantique, commentées comme
si c’était nouveau, alors qu’une mesure manuelle de tempéra-
ture le manifeste déjà : si on trempe un thermomètre plus
chaud qu’une petite enceinte, il la réchauffe, et s’il est plus
froid, il la refroidit, la seule façon de ne pas perturber ce qu’on
mesure, c’est de temper un thermomètre à la température de
l’enceinte, autrement dit, il faut déjà connaître le résultat de
la mesure ;
sans relativité.
On fait élision de toute condition à ce qu’on énonce, par exemple,
que la condition de la mécanique quantique est notamment passée
par un cumul d’expériences et d’élaborations.
Comme si l’auteur d’une théorie, ou son lecteur, n’était pas un
être humain, mais un être abstrait, désincarné, hors-sol, absolu.
La façon convenue d’écrire la science consiste à « masquer tout
signe que l’auteur, ou le lecteur visé est un être humain » [15, ,
p. 40].
On note donc une élision du sujet. Matériellement inscrite dans
la littérature scientifique.
Il détient l’absolu, l’universel : il n’y a pas d’altérité
On le retrouve dans l’attitude historique de l’Occident à l’égard des
autres peuples, jamais considérés véritablement comme autrui.
La revendication d’universel a commencé avec les anciens Grecs,
et elle continue à battre son plein.
2.3.2 Ce qu’on peut dire, en bref, de la physique et de son temps
Le temps, tel qu’affirmé en physique, nous place en divorce complet
avec notre vécu.
Notre expérience est constituée dans le temps.
16
Il nie le caractère historique de la science, par exemple.
Que la vie d’Einstein après 1905 est tout autre qu’avant.
La cosmologie, assise sur la physique pour qui le temps n’existe
pas, raconte pourtant une histoire de l’univers.
Il n’est que de lire le titre de Hawking.
Le problème est la revendication d’absolu
Avec ce parti-pris ontologique nous sommes illusions, au sens fort
Tout ce qui nous touche est rabattu au rang de l’illusion.
Un déni existentiel
Très différent de dire que toute perception est une hypothèse
[19], que toute théorie n’est qu’une fiction (voir § 2.2.1).
Deux choses étroitement liées, la seconde seulement est ouverte-
ment admise par toutes les écoles, mais rapidement piétinée (voir
Hawking).
Le désenchantement qui en résulte est majeur (voir ce
qu’en a développé Max Weber), largement commenté dans l’histoire
de l’Occident.
La physique se constitue impuissante à dire quoi que ce soit sur presque
tout ce qui fait notre monde, ce que nous vivons, ce dont on fait
l’expérience.
. . . mais quand même [28], promesse de matérialisme ontologique,
xkcd Purity figure 1, théorie ultime, etc.
Mais regardent-ils ? « Pas de temps » et « tout tend vers
l’uniformité » la « mort thermique »,
on se demande les physiciens regardent autour d’eux, parce que
partout on voit des structures.
On est en permanence dans le paradoxe de Zénon, pris au sérieux sur
la réalité, le territoire, alors qu’il parle de la carte.
En fait on s’est conditionnés à avaler des paradoxes totaux, sans recul.
Mettons que c’est une illusion, on peut encore demander :
Comment puis-je faire une science de cette illusion ?
17
Je soutiens qu’il est possible choisir d’autres éléments de base
que des être immuables, simplement agités de mouvements, pour
rendre compte de notre expérience du monde —de fait ils
n’en rendent pas compte.
Il est possible de décider de rendre compte directement d’aspects
saillants de notre expérience du monde,
sans se croire obligé d’en passer par une collection d’atomes im-
muables, interagissant mécaniquement.
En tous cas je soutiens que la physique est dans un cul-de-sac,
tant qu’elle reste sur ses bases actuelles.
Rappel : un siècle sans théorie nouvelle
C’est tout à fait la mouche qui grésille sur le carreau : d’une
certaine façon, elle ne perçoit que cela, obstinément, mais
certainement, elle ne conçoit pas qu’elle bute sur un horizon
inamovible par les efforts qu’elle répète.
Un indice : en mécanique quantique, comme en thermodynamique,
on a invoqué la conscience comme responsable de la réduction de la
fonction d’onde, ou de la croissance de l’entropie.
Généralement, on s’en tient maintenant à dire que c’est le macro-
scopique.
2.3.3 L’enfermement dans une position dualiste : car le sujet, nié,
existe bien
Deux attitudes, dont on ne sort pas :
nier le spirituel —l’esprit, le sujet conscient—,
récuser l’impureté du matériel.
Bizarrement, c’est l’attitude purement intellectualiste héritée de Par-
ménide via Platon qui donne lieu à un ultra-matérialisme ontologique.
Qui fait du monde une machine, c’est-à-dire un objet mental.
Autrement dit, une sorte de syncrétisme de ce dualisme.
1. On se donne le monde : poursuite du sujet
18
Le postulat numéro zéro de la physique est qu’il n’y a pas
d’observateur.
Il y a un point de vue de nulle part. C’est cela, s’exprimer dans
l’absolu.
Conséquence inexorable, dans une pensée rigoureuse conserva-
tive :
Figure 3: La poursuite du sujet (Vincent Douzal, 2021). On se donne le monde, et
on tente d’accéder —de recréer— le sujet.
La poursuite aboutit si on arrive à synthétiser le sujet. Pour
l’instant, on nous le promet. C’est par exemple le fantasme d’une
intelligence artificielle, totale, aboutie.
C’est exactement le schème dénoncé dans les sciences de la cogni-
tion, qui fat qu’à mesure, par exemple, qu’on décrit, non pas
la perception, mais des choses qui y président, on entre dans
l’organisme, avecles récepteurs neurosensoriels, la transmission le
long des nerfs, puis les ricochets sur diverses aires cérébrales. . . :
on fait pénétrer le monde dans le sujet, mais celui-ci recule tout
entier, si bien qu’on a un homoncule, sujet miniaturisé, tout con-
stitué, qui regarde le fond de l’œil, puis d’étape en étape, les aires
cérébrales. Autrement dit, la rencontre entre le sujet et le monde
reflue sans cesse devant l’avancée pas à pas du monde, figuré dans
l’absolu [4] [18, , p. 576–577].
19
2. On se donne le sujet : poursuite du monde
C’est la position instable de la seconde culture, celle des sciences
humaines, toujours sous la menace d’envahissement par la 1re .
Figure 4: La poursuite du monde (Vincent Douzal, 2021)
Dans le cas de rigueur philosophique extrême, elle aboutit au
solipsisme.
Quelle peut être une solution ?
On commence par regarder une des « matières premières » essen-
tielles de la physique, les mesures.
3 Considérations sur le mesurage du temps
3.1 Rappel sur la relativité d’un mesurage
On considère un mesurage dit extensif, la forme canonique est la longueur,
elle vaut pour masse, temps, etc.
La longueur d’1objet, pris seul n’existe pas : pas de longueur absolue.
On ne mesure pas 1 bâton, on mesure 2 bâtons, l’un relative-
ment à l’autre
Plus connu : pas de vitesse absolue. La vitesse d’1 objet n’existe
pas, la vitesse se définit comme une relation entre deux objets.
C’est Galilée qui l’a dit le premier.
20
Figure 5: « La longueur d’un bâton » n’a pas de sens, seulement sa longueur,
relativement à un autre.
Moins connu : pas de perception absolue. Pas de théorie absolue,
est admis par tous, mais bafoué par la plupart.
La longueur est une notion relative, à un étalon de référence. Longueur
en telle unité, mètre par exemple.
Quand on dit « la longueur de. . . », on omet implicitement cette
relativité. La formule est erronée.
Cet étalon est le référentiel du mesurage de longueur. Il est
très simple, par rapport à ceux qu’on pratique en mécanique par
exemple, parce que les opérations considérées le sont.
La particularité de cet étalon est qu’il n’est pas mesurable. Il
résulte d’une décision conventionnelle, arbitraire. C’est une
« cause première ». C’est aussi le seul objet dont la longueur
soit exacte.
Le mesurage d’une longueur est une mise en relation (relativité,
référentiel). La mesure est le résultat de cette mise en relation.
On mesure un intervalle d’espace entre deux positions, pas une
position.
Il s’agit d’une autre relativité, résultant de l’absence d’un référentiel
absolu de position. (Pas de point privilégié dans l’espace.)
C’est un choix de la physique, qui ne vaut absolument pas en biologie.
Cette relativité est bien connue, mais pas exprimée comme telle, et le
plus souvent, occultée.
21
Pire : Jusque dans les années 1990, le Vocabulaire international de la
mesure parlait de valeur vraie, comme ce que cherchait à atteindre un
mesurage [1], et tout le cadre conceptuel de la métrologie était articulé
à partir de cette notion.
On avait donc un postulat, amené à la base de toute donnée expéri-
mentale, et donc de toute la physique : il existe dans la nature une
valeur véritable, ontologique, substantielle, à capturer par la mesure.
(On retrouve le propos des pythagoriciens, selon lequel la nature est
faite de nombres.) Au lieu de parler opérationnellement d’une interac-
tion expérimentale qui produit un certain résultat, relatif, donc, aux
manipulations opérées.
3.2 Principe d’un mesurage extensif
Il y a une double mise en relation :
Figure 6: Les manipulations (ajustement, comparaison) et leur mise en re-
lation avec une structure formelle (numérique).
Des transformations, des manipulations pratiques, «empiriques»,
matérielles entre deux objets, des bâtons donnent la forme
générique de cette relation,
mettre en regard une extrémité des deux bâtons
comparer l’autre extrémité (laquelle dépasse l’autre)
mettre bout à bout l’étalon, s’il est plus court
et leur mise en correspondance avec une structure formelle,
des opérations dans le registre cognitif, mathématique [25].
mise bout à bout addition entière
22
Une transformation d’espace, d’empirique à formel. Une
catégorisation.
Le résultat de la mesure est un intervalle de valeurs [n, n + 1] :
l’étalon entre nfois dans la longueur, et en déborde à n+ 1 mises bout
à bout.
Couramment représenté par une troncature décimale.
On remarque que nulle part n’est définie la notion de longueur.
Même principe pour le mesurage d’un intervalle de temps
Figure 7: Mesure d’un intervalle de temps, mise en correspondance de posi-
tions d’un phénomène qui défile, avec des événements.
3.3 Un aspect omis par la métrologie : la mise en mémoire
Le mesurage, regardé plus finement :
Exemple : prise d’une mesure à l’aide d’un mètre ruban
Il met judicieusement bout à bout des segments-étalons
Variance et invariance : pour faire état d’une invariance (dé-
compte régulier, répété, uniforme) j’ai besoin de variance (répérage
distinctif, formes saillantes reconnaissables).
On peut dire que le dos de mon mètre-ruban, uniforme, est par-
faitement invariant par translation. Il est trop symétrique pour
23
Figure 8: Dans le détail, la première mise en correspondance doit intégrée en
mémoire, pour que la seconde se fasse —et de même pour le résultat final.
que je puisse l’utiliser pour jauger un déplacement. Pour repérer
un déplacement, il me faut rompre cette symétrie, cette homogénéité.
Il faut meubler l’espace :
Si sur la première graduation, qui scande régulièrement la ligne
(du moins si le rendu de l’image est correct) à la première ac-
colade, on vous encapsule et vous parachute à la seconde, vous
n’avez aucun moyen de savoir que vous vous êtes déplacé. La
régularité parfaite, la symétrie parfaite ne permet pas de repérer
un changement, une transformation. On effectue une transforma-
tion, et de votre point de vue, rien n’est changé. On n’a pas de
référence de changement. Pour cela, il faut une différenciation de
l’espace, une référence qui change à chaque mouvement. On ne
peut donc formuler que l’espace se comporte de façon homogène,
qu’il est invariant par déplacement, que si on a des marques qui
brisent cette invariance. Naturellement, un fond uniforme (le dos
du mètre ruban) permet encore moins de se repérer. Pourtant, ce
que signifient pour nous les jalons que l’on pose, les graduations
c’est que par définition, ils déterminent une découpe régulière de
l’espace, donc déterminent un espace uniforme.
Pour faire une lecture à distance, comme sur les jauges pour
repérer le niveau des rivières en crue, il nous faut ajouter des
repères de plus grande ampleur, sinon la lecture est impossible.
Démonstration, dérapage et oubli
J’accroche le bec du mètre ruban pour prendre une mesure, si
24
α β γ δ ε ζ η θ
Figure 9: Trois graduations, de la plus invariante à la moins invariante. La
dernière intègre un marquage qui manifeste une mémoire.
25
Figure 10: Échelle limnimétrique, en situation de crue
{https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Muselpegel_11_03_2006.jpg}cc-by-sa-3.0.
Figure 11: Une échelle limnimétrique encore mieux structurée pour une lec-
ture à distance, l’œil est peu à même de décompter les graduations, et
a besoin d’échafaudages intermédiaires pour assurer sa lecture (Vincent Douzal,
2021).
26
lorsque je l’ai déroulé jusqu’au point d’aboutissement, je crains
que le bec ait dérapé (un scénario tout à fait courant quand on
travaille dans une charpente encombrée) je ne peux pas prendre
ma mesure : la première mise en correspondance a été oubliée.
La procédure de mesurage s’établit en deux temps, avec mise
en mémoire.
Pour intégrer une mesure, il faut une intégration en mémoire.
3.4 Notion de calendrier
On a indiqué comme on mesure un intervalle de temps, entre deux événe-
ments. Le mesurage fondamental, le premier de toute mesure, c’est l’enregistrement
d’événements.
3.4.1 Le mot calendrier recouvre au moins deux acceptions dis-
tinctes
L’enregistrement d’événements convenus (typiquement astronomiques),
comme le passage du soleil au zénith, ou le lever de Louis XIV à
Versailles ;
événements à la fois mêmes (une classe, une symétrie), et dis-
tincts, puisqu’on sait qu’un nouveau se produit ;
c’est le véritable sens primaire ;
un système de calcul, une mécanique, qui groupe ces événements en
cycles divers (semaines, mois, années, etc.) plus ou moins réguliers.
Voir Dershowitz et Reingold, Calendrical calculations, 2007 [16]
Deux choses qui n’ont aucune raison de se correspondre, et qui de fait
ne restent pas en correspondance.
3.4.2 Définition générale
On appelle calendrier l’enregistrement d’événements.
Une collection croissante d’enregistrements. À ce stade, un décompte
en nullaire : un sac, un ensemble.
27
Figure 12: Robinson Crusoe décide de tenir un compte des jours [3]. Noter
la relativité —la convertibilité— entre son calendrier et celui en usage dans
sa culture d’origine, assurée par l’inscription en tête. Le décompte est pri-
mairement en unaire (entailles), mais il ajoute des «anti-invariants », avec
une longue entaille tous les 7 jours, et une plus marquée tous les 30. Ce sont
des mises en mémoire de décomptes intermédiaires.
28
Figure 13: Documentaire Enfants du soleil, les Mayas, Arte TV 2020, à
36:42. Sur une grande roue de 365 jours, tournent mécaniquement deux
autre roues, qui font un décompte détaillé.
Figure 14: xkcd Permacal, https://xkcd.com/1514/cc by-nc 2.5 La même chose
advient de notre version du calendrier grégorien utc, avec l’ajout imprévis-
ible de secondes intercalaires, pour garder en syncronicité acceptable deux
phénomènes distincts, donc divergents.
29
Favorablement, un calendrier séquentiel enregistre les éléments en
séquence ordonnée.
Il a une naissance (premier enregistrement), et un état présent. Il aura
peut-être un futur —d’autres enregistrements. Il a une identité, c’est
sa collection d’enregistrements.
Un décompte en unaire (simples couches sédimentées, encoches. . . ).
Ou dans n’importe quelle base, binaire, décimale. . .
On est toujours libre de faire courir une mécanique calendaire indéfin-
iment vers le passé (de façon proleptique), ou vers le futur.
Mais un calendrier, dans sa forme fondamentale ne peut rien dire
d’événéments antérieurs à sa naissance.
Exemples
Le calendrier de Robinson
Le calendrier de Comock l’eskimo
«Pendant dix été, nous avons vécu sur une île au large de la mer
[de la baie d’Hudson], dit Comock. Vous voyez, ma femme a fait
le compte. Elle l’a écrit ici, sur le manche de mon harpon. (Et
il me montra ce harpon, dont le manche était entaillé de bout en
bout, avec une encoche pour chaque lune.»
[17, , p. 15]
Accessoirement, Sherlock Holmes aurait eu du mal au Groëland :
« étiez-vous dans la nuit du 11 novembre au 30 jan-
vier ? »
On peut bien enregistrer ce qu’on veut
Il n’y a aucune spécificité dans la définition.
3.5 Nos modèles du temps
3.5.1 Bonsaï
Qu’on apprécie ou pas les bonsaïs, en regardant l’image figure 15, l’impression
qui frappe, je pense, chaque personne, c’est qu’on voit le temps : on sait
d’évidence que ça ne peut pas s’être fait en quelques jours, ni quelques an-
nées. On voit le temps enregistré, dans la structure sous nos yeux, on voit
un calendrier, même s’il n’est pas séquentiel —on ne peut y repérer que peu
de séquentialités explicites.
30
Figure 15: Un bonsaï, par Dan Robinson, photo Victrinia Ensor, 2017.
http://artofbonsai.org/galleries/images/dan_robinson/small/robinson_sirra_juniper_002_600.jpg
31
3.5.2 C’est la première fois que je vois pousser un chêne
À la planche 15 du Domaine des dieux des aventures d’Astérix, celui-ci
jette un gland traité par son druide dans un des trous laissés pas le
défrichement ouvert par les Romains, et Fffloup ! un chêne adulte en
jaillit en un instant.
Astérix : Prodigieux ! Obélix : Pourquoi ? C’est un chêne
comme les autres. Astérix : Mais, tu as vu à quelle vitesse
il a poussé ? Obélix : Ben, c’est la première fois que je
vois pousser un chêne, alors je ne sais pas à quelle vitesse ils
poussent, d’habitude.
Un dialogue très profond, sur la relativité de la perception du temps,
sur le fait que toute mesure, ou appréciation, procède d’un certain
modèle du monde.
4 Un cadre réflexif pour représenter le temps
On aura remarqué que le mesurage, objet de la section précédente, n’est
qu’une spécialisation de la perception, et toute perception comporte un cer-
tain modèle du monde. Les trois sont intrinsèquement des interactions. Elles
impliquent une relativité, au sens technique du terme. Pour une interaction,
il faut deux termes. S’il n’y en a qu’un, on ne peut pas avoir d’interaction.
C’est justement que le bât du monde à sens unique blesse, depuis Par-
ménide. Le monde vu, d’une position universelle surplombante, sans per-
sonne pour voir 2.2.1, 2.3.3). C’est à mon sens la source du désenchante-
ment, mené par la négation du sujet au point de désincarnation, qui frappe
toute la pensée occidentale, et qui se manifeste de façon majeure dans sa
relation au temps, nié ausi bien en sciences que dans une société qui s’abîme
dans un présentisme croissant. C’est le lieu du schisme entre sciences dures et
sciences humaines [44], fonctionnement schizoïde qui traverse en fait chaque
discipline, chaque personne. Le cadre présen ici entend revenir de cette
occultation, ce vaste angle mort de la pensée contemporaine.
4.1 Notions de symétrie, référentiel et relativité
4.1.1 Symétrie et transformation
La symétrie est l’immunité à un changement possible.
On induit un changement, et quelque chose reste inchangé.
32
Figure 16: Quelques figures, par les transformations d’un groupe (x, y, z, e)
Cette définition fonctionne si on considère des parties d’une figure
entière.
Une partie est transformée à l’identique d’une autre partie. La
comparaison dit la symétrie. Par exemple, la partie droite, par la
réflexion autour de l’axe y, se superpose à la partie gauche.
Mais quand on a p, et qu’on produit qpar la transformation y,
soit qest symétrique de p,
c’est dire, en général, et simplement, que pest produit par qpar
une certaine transformation, arbitraire.
Il n’y a plus de comparaison qui tienne, seulement une tautologie :
on induit un changement.
Un changement, une transformation quelconque opérée est
par définition une symétrie.
Toute transformation est caractérisée
par ce qu’elle conserve, qui est invariant par la transfor-
mation,
et par ce qu’elle transforme, et comment.
La classe des états formant l’orbite des transformations définit
tous les états mêmes, assimilés.
Ici on a représen un groupe. Noter l’identité, le zéro transformation,
l’élément neutre e.
Découpe en classes, reconnaissance de forme, analogie, reproductibilité,
« être même », prédire, sont des symétries.
33
Réduire à des classes, c’est ce qu’on fait en permanence, c’est in-
hérent à la perception, —la forme générale est une régularisation
de notre champ perceptif—, c’est aussi la notion de reconnaissance
de forme. C’est inhérent à l’interaction.
Pour établir une symétrie, il faut une asymétrie, un repère,
un référentiel. Il faut créer un contraste, une rupture de symétrie.
Ce qu’Héraclite a limpidement exprimé par on entre et on n’entre pas
dans la même rivière : elle est même, au sens on la reconnaît, comme
simultanément, on la sait différente, et l’une est condition de l’autre
[21, , p. 455 (49a DK), p. 459 (91 DK)]
Ce qu’on a observé sur le mètre ruban et échelles graduées. son dos
est très symétrique, inutilisable —on ne peut pas repérer qu’on s’y
déplace, parce qu’il est parfaitement invariant par déplacement— une
graduation parfaitement régulière est peu utilisable.
Ces références sont des mises en mémoire. Des contextes.
On a besoin que l’espace soit meublé, distinctivement.
Transformation : le temps est indissociable du changement,
déjà clairement énoncé par Aristote [41, p. 125].
« Le nombre du mouvement selon l’antérieur-postérieur » (Physique
IV)
La transformation est l’objet, l’opérateur mathématique du change-
ment.
Noter comme toutes les transformations sont immobilisées sur la fig-
ure.
4.1.2 Référentiel
Pour établir, pour mesurer un changement, il faut une référence,
un référentiel.
On jauge le changement relativement à une référence.
On ne peut pas parler de changement, en l’air.
C’est la notion de contraste.
On la trouve sous la forme de la concomitance des opposés, de
l’énantiodromie, et de la relativité de toutes choses, chez Héra-
clite, [21] chez Lao Tseu dans le Tao te king [27], chez le sceptiques.
34
« Lorsque les gens voient certaines choses comme belles, d’autres devi-
ennent laides. Lorsque les gens voient certaines choses comme bonnes,
d’autres deviennent mauvaises.
Être et non-être se créent l’un l’autre. Difficile et facile s’entretiennent
l’un l’autre. Long et court se définissent l’un l’autre. Haut et bas
dépendent l’un de l’autre. Avant et après se suivent l’un l’autre. » [26]
4.1.3 Relativité : expliciter le référentiel
La notion de relativité est conjointe de celle de référentiel. Fondamen-
talement, elle signifie expliciter le référentiel qui supporte un certain
énoncé.
La relativité primaire : celle au sujet observateur
C’est le contrepoint du postulat numéro zéro de la physique.
Pour pouvoir parler du monde, qu’on postule minimalement comme
une matrice amorphe,
il faut qu’une partie du monde puisse s’individualiser, une rupture
de symétrie, l’apparition d’un contraste entre le soi et le non-soi
—la matrice devient le milieu de cette individualité—,
et que cette partie du monde puisse intégrer des choses (les effets de
son interaction avec son milieu) en mémoire,
c’est la constitution d’un référentiel de changement.
C’est depuis cette position immergée qu’on décrit le monde
Le contraste avec les énoncés ontologiques courants est total.
Et ceci, alors même que la physique, et la méthode scientifique, ont fait
des progrès majeurs justement en établissant des relativités explicites.
Les limites de la validité d’un concept s’expriment en délimitation, en
relativité aux conditions de son observation.
Léon Rosenfeld, Considérations non philosophiques sur la causalité,
Paris, PUF, 1971, p. 137 cité par [39, p. 33].
C’est comme ça qu’on documente les conditions d’obtention d’une ob-
servation.
35
Figure 17: xkcd Unscientific, extrait, https://xkcd.com/397cc by-nc 2.5
Tchouang-tseu et Hui-tzeu, Du haut du pont —relativités
Chuang Tzu et le logicien Hui Tzu se promenaient sur le pont de la
rivière Hao. Chuang Tzu observa : « Voyez les petits poissons qui
frétillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! » Hui Tzu objecta :
« Vous n’êtes pas un poisson ; d’où tenez-vous que les poissons sont
heureux ? —Vous n’êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je
sais du bonheur des poissons ? —Je vous accorde que je ne suis pas vous
et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n’êtes
pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux.
—Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Chuang Tzu,
quand vous m’avez demandé « d’où tenez-vous que les poissons sont
heureux », la forme même de votre question impliquait que vous saviez
que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d’où je le sais
—eh bien, je le sais du haut du pont. »
Simon Leys, dans Le Magazine littéraire no443, juin 2005. ([46, 47, ,
p. 143], autres traductions.)
4.1.4 La mémoire est un référentiel de temps
Tout est déjà dit au-dessus, c’est juste la conclusion.
36
Figure 18: Le pont de Tchouang-tseu, sur la rivière Hao, https://www.
youtube.com/watch?v=d_xQv4O7yB8, à 0:08.
Pour ceux qui ne sont pas convaincus, des extraits de documentaires
sur Clive Wearing :
https://www.youtube.com/watch?v=T80wIGZSYocThe Man with no short time mem-
ory (Amnesia Documentary)
Voir particulièrement :
0:00 à 00:30 (il joue, puis. . . )
16:48 à 19:13 (sa femme Deborah parle, puis first diary en-
try I have made consciously, puis explication)
(20:28 is it your handwriting?)
21:45 (First time I see my room, first time I see human
beings)
38:15 We’re in a world where there is no time.
40:34, Ssa sœur arrive, il joue du piano.
41:53 Adieux à sa sœur,
42:10 5 minutes later, you’re the first human beings
I’ve seen, three of you 42:37
https://www.youtube.com/watch?v=k_P7Y0-wgosThe man with the seven second
memory (Amnesia documentary)
37
0:33
I’ve never seen a doctor, never heard a word, never
drunk anything, never tasted anything, smelled any-
thing at all. I’ve been dead. I mean blind the whole
bloody time. And deaf.
On a toutes sortes de mémoires, distinctes.
38
4.2 Une cosmogonie réflexive, relative, qui donne sa place
au sujet cognitif et établit un temps
track-diffusing
event
track-preserving
event (=memory)
τ
t
×
×
=
=host uid t {record}
world line
calendar =
memory cumulation = internal time
events
records
perception,
modeling,
measurement
world at
× ref.
Scripts
virtual update
List of refs:
a view
Text
Scripts
...
Arbitrary
formal
specifications
Ceci est une métadonnée
(uid, host, t, pos.)
This is a piece of metadata
א
ω
α
Directories
Text
Images
Video
...
τ1
τ1
||
track-fading
event
world time succession
“time line”
hypothetical
future
Figure 19: Diagramme d’un cosmogonie radicalement relativiste, avec un
temps effectif
La suite de cette section commente ce diagramme. La section αdu dia-
gramme correspond au monde, tel qu’il m’apparaît. La section ωreprésente
un calendrier séquentiel, qui enregistre des représentations symboliques, in-
ternes, propres. C’est un modèle de mémoire, de notre système mnésique,
base sur laquelle peut se développer une cognition. La section représente
spécifiquement des mémoire externes, dans lesquelles nous écrivons.
39
4.2.1 Les données
Le monde se présente comme un front d’événements en renouvellement
permanent.
C’est le témoignage que j’en donne. Je fais partie de l’énoncé, j’y suis
impliqué.
Ce monde présente un irréductible impondérable
Il n’est certainement pas déterministe.
Nous sommes dans ce monde : Il y a des parties du monde qui s’individualisent.
Qui s’instaurent comme un contraste, une singularité dans une
matrice, un substrat.
Une prise d’autonomie.
C’est le référentiel cognitif :
C’est le point origine, qui procure un référentiel depuis lequel
représenter le monde, de l’intérieur.
4.2.2 Autres considérations
Sujet et monde sont donnés au départ. C’est la seule façon
opérante de sortir de la dualité du sujet et du monde.
Évidemment j’en donne une représentation formelle
Sinon on ne sort pas du dualisme actuel
Notre existence est une interaction avec le monde
La perception est une rencontre :
(de même représentation, mesure, théorie. . . , qui en sont des spé-
cialisations),
il faut un sujet et un objet, une cellule sensorielle et un stimulus,
un récepteur et un signal excitateur.
Le sujet rencontre le monde.
Je représente une mémoire (un calendrier) ω, les conditions minimales
d’une cognition, et sa relation au monde α,
mais nous sommes aussi , en train de considérer ce diagramme :
il y a une double relativité.
40
On ne peut pas faire usage d’une mémoire externe, sans disposer
soi-même d’un système mnésique.
Exemple de la mesure d’un intervalle de temps entre événements.
Sinon on ne sort pas du dualisme actuel
4.2.3 Diagramme
Le monde αse présente comme un front permanent d’événements, que
je représente par un simple ensemble amorphe, à un moment τ1.
Il se présente comme cela à un individu.
Le diagramme de Venn est son champ de perception.
Ce qui est représen n’est pas « tout l’univers », comme on
l’entend usuellement. (Y compris en rupture avec la relativité,
juste après l’avoir exposée.)
Par construction, les événements sont invariants, ils se présentent,
puis ne sont plus accessibles —c’est l’expérience que j’en ai.
Le temps τest « irrécupérable », irréversible.
Les événements passés ne sont plus accessibles. Les événements
futurs n’existent pas, ce sont des projections. Des promesses cal-
endaires.
Deux grands types d’événements sont représentés
ceux qui laissent des traces durables (une empreinte, un fos-
sile) sont représentés par des tubes ;
ceux qui s’estompent (un parfum qui diffuse, une trace qui
s’amenuise).
·Ces deux types d’évenements se contrastent mutuelle-
ment
·Observer une tranche de ce qu’on voit comme un tube,
c’est projeter rétrospectivement un événement, au nom
d’une interprétation.
Exemples, figures 20, 21,
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Img263-2009-02- 16.xml
Photos Pierre Thomas, 2009.
Le livre de Georges Mascle, Les roches, mémoires du
temps, est tout à fait parlant [30]. Mémoire du temps ?
Mais de quoi d’autre peut-on avoir la mémoire ?
41
Figure 20: sédimentations en arrêtes de poisson (tidalites de 3,3 Ga)
Figure 21: sédimentations en arrêtes de poisson et interprétation : tout un
calendrier d’événements
42
Le domaine ωest un calendrier d’images d’événements
Image, un sens de la théorie des ensembles.
La mémoire a une date de naissance, son premier enregistrement
Elle possède un temps propre, t
Il y a une rupture de symétrie entre τet t
Les enregistrements dans tpeuvent être parcourus à loisir, et organisés :
le temps test réversible.
Le domaine est un modèle de mémoire externe —définition
On appelle mémoire est un objet dans lequel on écrit, et lorsqu’on vient
le relire, on lit ce qu’on avait écrit.
4.2.4 Remarques supplémentaires
La perception consiste à organiser cet ensemble, le munir d’une struc-
ture ;
l’existence d’un être vivant lui demande d’y trouver une structure
—convenable, du moment qu’il peut poursuivre le jeu infini de vivre,
et implique qu’elle a été trouvée.
C’est le verbe grec cosmein, ordonner, bâtir un cosmos, une matrice
mnésique a priori amorphe.
Les événements font phénomène, constrate au moins à l’égard de l’entité
qui observe
ωest une partie individualisée du monde, qui garde des traces, un des
tubes qui est figuré en αà qui l’on donne naturellement une structure
de mémoire séquentielle, pour la facilité formelle.
C’est la base de notre modèle de la cognition.
Comme tout ce que l’on peut émettre comme théorie l’est depuis cette
position,
le diagramme nous donne les conditions minimales pour disposer d’une
relativité effective.
Celle qui est rendue évidente dans la menue marche de la méthode
scientifique, qui consiste à consigner ce qu’on observe, dans des carnets
de terrain, cahiers de laboratoire, etc.
43
5 Conclusions
5.1 Petit retour sur la physique
Prigogine a cherché un opérateur temps, qui consiste en un temps
propre d’un système dynamique [38].
Le modèle de mémoire que je propose donne directement cet opérateur,
sous sa forme la plus simple possible.
Le devenir propre d’un système n’a aucun sens s’il n’a pas une mémoire.
5.2 Pour parler convenablement du temps, il faut se donner
un référentiel
En fait pour parler de quoi que ce soit, il faut énoncer la relativité, les
conditions d’observation, et cela commence à la relativité au sujet qui
fait l’observation, et l’a intégrée en mémoire.
La mémoire ne fabrique pas le temps, la façon dont les physiciens
affirment que c’est la macroscopique, voire, la consicence qui le fabri-
querait), c’est la seule façon d’en rendre compte. La seule façon, qui
résulte d’une interaction.
5.3 Un cadre qui établit une réflexivité
Un cadre épistémologique qui établit une auto-représentation de la
cognition, de la science
et qui prend acte du fait qu’un raisonnement conservatif ne peut faire
apparaître du nouveau
la faculté d’auto-représentation de la science que permet ce cadre
et sa possibilité de faire émerger de nouvelles réflexions
est à jauger à l’aune de ce que la conscience de soi est une réflexivité,
une émergence majeure dans l’histoire de l’homme,
et que toute émergence est un phénomène de clôture réflexive (on a vu
l’explosion de la pensée rationnelle en Grèce).
44
5.4 Les systèmes vivants, vus comme des systèmes à mé-
moire
De multiples registres et niveaux de mémoire entrelacés,
ils se confrontent fondamentalement à l’irréductible impondérable du
monde
ils incarnent, ils manifestent —comme tout ce qui fait phénomène—
une rupture de symétrie pour l’organisation
Nous sommes une espèce cognitive, il nous est requis de penser le
monde.
On pense le monde depuis notre situation d’entité individualisée du
monde
5.5 Le noyau dur du délire de notre civilisation se joue sur
cette notion de temps
Notion qui est dans les postulats initiaux, que nous avons substan-
tialisés Bachelard»), portés à un niveau absolu, ontologique, anti-
relativiste,
alors même que des progrès majeurs de la physique (Galilée, Ein-
stein) se sont joués en explicitant des relativités,
alors même que les révolutions scientifiques majeures ont été des
relativités,
alors même que la consignation des conditions expérimentales —la
base de la pratique scientifique : consigner les manipulations et
observations, dans des cahiers de terrain, de laboratoire, etc.—
est une relativité,
alors même que l’apprentissage n’est qu’apprentissage de relativ-
ités.
Nous sommes civilisationnellement la mouche qui grésille sur le car-
reau : elle ne rencontre que lui, mais elle ne le conçoit pas. Ce que
le Wittgenstein, 2emanière, se donnait pour but d’éveiller (il parlait
de la mouche dans la bouteille à mouche). Ce qu’évoque Castoriadis,
quand il parle de faire craquer les murailles du labyrinthe [12, , p. 7–8].
45
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